ET IN ARCADIA EGO

 

 

 

Sous-titrée : les lointains, aussi proches soient-ils. Les images s'en tiennent aux céréales de printemps besognées par un vent violent sur le premier mouvement de "la Jeune Fille et la Mort" de Schubert.

2009 - 12 minutes 42

 

 

Texte :

La mort en vérité n’affole plus la terre ; pas plus que la végétation qui la recouvre d’ailleurs. À vrai dire la terre n’est pas seulement la terre. La substance des morts constitue sa matière. De même que sa couche végétale sert d’engrais au chrysanthème, sa profondeur offre l’hospitalité aux songes des fantômes. Les rêves, on l’ignore trop souvent précèdent la vie. Ce principe dont la terre est gravide contient les ferments de tout devenir. Et lorsque le souffle du vent charrie ses flancs, elle enfante accouchant la parole des morts en une rafale de contractions plaintives. Même hantée, cette émanation se montre capable de remuer ciel et terre. Comme une vapeur chargée d’humus, l’inhumé émerge au dessus de la surface. Là où la végétation dense et épaisse s’assemble en rafales contradictoires, surgit un imaginaire particulier que charniers et tombeaux restituent sous la forme diffuse d’un langage en jachère. À supposer que la terre ne cache plus les os dont elle a gardé la moelle, elle ne retiendra pas plus l’esprit du sang froid qu’elle a digéré. Même éteints au fond de ses entrailles, les portées entières de regards flamboyants se mêlent aux brumes en suspensions contrariées. Il ne reste qu’à s’abandonner à l’haleine de ces paroles fertiles qui ont fini par retrouver la voie à travers les chemins de signes jetés sur la surface mouvante des orges. Voilà comment le chantier d’une didactique en formation s’installe dans toute l’innocence d’une mince couche d’atmosphère. Sur la terre en effet, flotte un ciel à part qui ne s’aborde qu’au ras du sol. Ce ciel d'ailleurs à l'affût du moindre sentier qui apparaît ne développe les nuées qui le peuplent qu'en fonction du travail en couche de la terre offerte à la fureur des vents.

Hubert Saint-Eve

 

LIVRES TEXTES DONNEES TRAVAUX PLASTIQUES

HANGMAN

 

 

 

"Hangman" appartient à la suite de poèmes : "La folie paroxystique des moribonds" de Raymond Bozier. Poèmes qui font l'objet d'un travail commun avec Hubert Saint-Eve. Cette vidéo prolonge ce travail de mise en image...

2009 - 5 minutes 3

 

 

Texte :

LA MAIN DE GLOIRE

Si vous vous êtes battu pour avoir ce travail, cela signifie donc qu’il vous plaisait ?
Je n’irai pas jusqu’à dire que j’aimais ça. Mais de toute façon, il fallait bien que quelqu’un le fasse, non ? Alors pourquoi pas moi ? C’est un boulot comme un autre, qui ne me prenait pas beaucoup de temps. Les jours d’exécution, j’arrivais à la prison à 6 heures du matin, les pendaisons se déroulaient à 7 heures ; à 7 heures 30 je remballais tout.

Témoignage de C.Bernard, 82 ans, bourreau en Afrique du Sud. D’après l’hebdomadaire V.S.D. n° 604

murs barreaux miradors grillages clés, regards
en ciment, couloirs, portes, écrous
pénis, crânes, nœuds
coulant

le hangman dit :
Je rabats un voile sur le visage.
Je passe un nœud coulant autour du cou.
Je tire le levier et le voilà expédié.
J’ai calculé qu’entre le moment où je glisse
le nœud et celui où je tire le volet, il ne se passe
que dix-huit secondes.

tirage du levier
ouverture de la trappe, fermeture des paupières
ouverture de la bouche, fermeture de la gorge
spasmes, agitation des jambes
immobilisation
mort

le hangman dit :
En vingt-quatre ans de carrière, j’ai pendu à peu près
mille cinq cents canailles qui ne méritaient que cela.
Une matinée j’ai eu à éliminer treize de ces vauriens.
Comme on ne peut pendre que sept personnes
à la fois, il a fallu que je m’y prenne à deux fois.

 

bave sperme chanvre sang odeurs
chairs bleuies merde larmes douleurs
colonne vertébrale langue

Le hangman dit :
Je ne suis absolument pas traumatisé par mon passé.
Ma femme a très mal réagi, ça l’a révoltée.
Je ne lui ai avoué qu’après ma première exécution.
Elle est tombée de très haut.
J’ai deux fils.
L’un s’est suicidé pour une raison qui n’a rien à voir
avec moi. L’autre ne m’a jamais fait aucune
remarque à ce sujet. Quant à mes amis,
aucun ne m’a jamais fait
de remarques désobligeantes.
En fait, le seul obstacle a été ma femme.

fourchettes, couteaux, vulve, cuillers, assiettes, chaises,
table, seins, cuisine, maison, rue, ville, campagne
ciel, étoiles, clitoris, cosmos

Epitaphe Villon :
Vous nous voyez ci attachés cinq, six :
Quand de la chair, que trop avons nourrie,
Elle est pièça dévorée et pourrie,

« On prend la main coupée d’un pendu, qu’il faut lui avoir achetée avant la mort ; on la plonge en ayant soin de la tenir fermée, dans un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse de spondillés. On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine, de sorte que la main s’y trouve, au bout d’un quart d’heure, parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps… Et,  par tous les lieux où l’on va, la portant devant soi, les barres tombent, les serrures s’ouvrent, et toutes les personnes que l’on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi préparée reçoit le nom de main de gloire… »

      Nerval – La main enchantée

 

paroxysme du crime

Raymond Bozier

BONNE ANNEE, BONNE SANTE

 

 

 

Comme Hangman, "Bonne année, bonne santé..." appartient à la suite de poèmes : "La folie paroxystique des moribonds" de Raymond Bozier. Poèmes qui font l'objet d'un travail commun avec Hubert Saint-Eve. Parallèlement au projet de réaliser chaque poème sous forme vidéo, cet ensemble fait également l'objet d'un livre et de plusieurs expositions où devraient être montrés tous ces travaux.

2010 - 3 minutes 15

Texte :

BONNE ANNÉE, BONNE SANTÉ…

Jeudi 31 décembre 1987, vers 21 heures, Belkade F. un voisin et ami, vient frapper à la porte de B. un algérien de 56 ans. Personne ne répond. À 01h30, il récidive bien décidé à prendre un verre avec son copain et à fêter la nouvelle année. « Encore rien, raconte-t-il.  J’ai trouvé  ça bizarre alors je suis entré… Belkade était inanimé par terre et Emile L. (un français de 55 ans  demeurant lui aussi dans la maison) assis sur une chaise, une tasse de vin rouge à la main». Les deux hommes étaient morts, asphyxiés par les émanations d’un feu improvisé dans une lessiveuse… »

        D’après le journal Sud-Ouest

 

Le feu couve dans la vieille lessiveuse
où brûlent les planches de la cité.

Photo, légende : Roger D. tenant la lessiveuse où avait été allumé le feu mortel.

Paroles soumises à l’oxyde de carbone :

L’un : « Ne dîtes pas que vous ne savez pas qui je suis.
Je suis celui qui dort dans la poussière, les yeux grands ouverts
la joue appuyée sur le carrelage, les jambes repliées. »

L’autre : « Ne dîtes pas que vous ne savez pas qui je suis.
Assis, sans pouvoir bouger ni changer le cours des choses
je tiens tout entier dans une tasse de vin. »

O ! Dieu oxydé de l’hiver, déesse perverse, coupure
électrique. O ! Nouvelle année

 

« Boire la tasse », se dit d’un nageur maladroit qui avale une grande quantité
d’eau.

 

paroxysme de la vieille lessiveuse capitaliste

Raymond Bozier

 

 

poèmes~vidéo

ACRA CADAVRA
poème~vidéo sur 3 écrans

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Acra Cadavra est une sorte de tombeau de la peinture qui articule la langue des morts avec des images d’une nature si étrangères à la peinture, qu’elles ne peuvent que la trahir. Cependant, fortes de ce paradoxe ces images électroniques, malgré tout, prétendent jeter un pont depuis nos rivages amnésiques vers l’île des morts où des fantômes impatients espèrent l’offrande des vivants.

2008 - 18 minutes

 

ACRA CADAVRA

Les petits oiseaux, dit-on, chantent parce qu'ils ont peur. On ne répétera jamais assez à quel point les petits oiseaux ont raison. En vérité, ils savent bien qu'il n'est pas de saison, si maussade soit-elle, où ce ne sont que les feuilles ou les fruits mûrs qui tombent des arbres. Non, les petits oiseaux n'ignorent pas que leur vie tient à un infime fil et que bien évidement, une branche n'a qu'un séjour bien précaire à offrir. Nul vol de hasard qui les en émanciperait, nul souffle de vent qui les emporterait au grès de quelque courant d'air ascendant, au contraire, ils s'obstinent et s'accrochent aux branches. Hélas, qui veut durer endure...

Et l'endurance n'a qu'un temps ; puisqu'on abat également les forêts. Voilà comment les petites pattes saisies par l'aveuglement de l'histoire finissent par lâcher. Aussi, le destin des petits oiseaux bascule-t-il souvent les jours de beau temps ; les jours de mauvais temps d'ailleurs leur succèdent, sans que la proportion des dégringolades n'en soit affectée. Il est vrai que la petite culbute d'un oiseau porte sur elle tout le poids du monde. Entraîné dans la chute, l'oiselet s'écrase droit devant, parfois en tassant légèrement le sol, toujours dans le bruit sourd de l'indifférence. D'évidence, l'oiseau pique du nez sans qu'aucune mémoire ne se dégage du trop faible impact. Pas plus de minute de silence, que de deuil à faire ; lorsqu'un volatile tombe puis trépasse, il mord la poussière parmi les pépiements enjoués de ses congénères. Souvent, l'entière couvée oiseuse met un point d'honneur à s'égosiller de plus belle, imperméable tant qu'il se peut à la question de l'au-delà. Si triste soit-il, ce manège se répète au rythme des branches qui fléchissent, exonéré de la moindre dimension tragique. A peine si l'incident arrive à soutirer une petite émotion à quelque prédateur assistant à la scène, alors qu'aux alentours, tout n'est que sourire facile et mine réjouie.

Or la fatalité en ces bois va se répétant sans cesse, toujours environnée d'habits blancs comme des ailes d'anges. Du reste, mourir sur un fond de symphonie printanière pour les oiseaux semble presque un jeu d'enfant. Ceci au point où la mort en deviendrait presque contagieuse. Ainsi en va-t-il des éléphants, toutes proportions gardées. Eux aussi tombent, presque sans se rendre compte. Dans une allégresse semblable, le pachyderme se laisse distraitement glisser sur le sol de son antique cimetière. Là le discret animal rend l'âme en virtuose. Il n'est pas rare en effet, qu'une dizaine de jours s'écoulent entre l'instant où la mort frappe et l'instant où la bête effectivement s'affale.

Généralement un filet barrissant, comme un regret, accompagne doucement l'instant du trépas, indiquant que somme toute, si l'espèce s'éteint, les fins les plus dignes adoptent patience et discrétion ; en effet, les éléphants à leur rythme, se cachent pour mourir, parfois même dans un jeu de quilles. Mais contrairement aux petits oiseaux, on ne peut parler de non incident ; la chair défunte de l'éléphant cache difficilement sa corruption derrière une simple défense, si stratégique soit-elle.

Hubert Saint-Eve