A L'ARRIERE DES LIGNES (DE FUITE)
Les textes qui suivront appartiennent tous à la géographie particulière de ce lieu de méditation. Fruits du frottement des proches avec les lointains, tous cherchent à situer un point de vue qui émancipera une pratique par ailleurs aliénée par nombre d'idées reçues dans le domaine artistique. Si par hasard un de ces textes suscitait la réaction d'un ou plusieurs lecteurs il suffit de la (ou les) faire parvenir par voie de contact pour alimenter un débat dont cette partie du site se fera l'écho.
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La rédemption du collectionneur
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. (1) Il n’a pas fallu moins de quatre conciles pour éclaircir la question de la virginité de la Vierge, autant au moins pour définir la nature exacte de l’incarnation du Christ. Au demeurant, tous ces débats, quoiqu’emplis de bruit et de fureur, n’ont nullement abouti à une position définitive sur ces points précis. En vérité, ni la Vierge, ni le Christ ne s’en sont véritablement remis. Une notion telle que l’«homoousion» (de ousia : substance), qui prétendait à établir en quoi le Fils était consubstantiel au Père, a fait l’objet de débats si âpres qu’il résonnent aujourd’hui encore comme un parfait modèle d’enculage de mouches. Au Concile d’Ephèse tout comme à celui de Chalcédoine, les magnifiques affrontements sur ces questions ne risquaient pas de faire bon ménage, tant les prédicats mis en avant s’opposaient. En revanche, ces différentes approches bien que s’excluant l’une l’autre, ont malgré tout établi la sainte nécessité de la confrontation de thèses en principe égales entre elles. Somme toute, si la pertinence percute, en ces temps là, c’était du choc des contraires que naissait la lumière. Malheureusement; comme souvent au moment de trancher, les ténèbres finissaient par l’emporter.
Néanmoins, avec toute la beauté que confère à la question soulevée la contestation virile dont elle a été l’objet, à force de pinailler les détails, d’alourdir l’air d’arguties pointues, la discussion touchait au sublime. L’opération n’était donc pas nulle, puisque c’est de son élévation, c’est à dire de la qualité intellectuelle du plaidoyer que devait émerger le consensus. Par le fait même de l’enjeu de foi que la réponse à la question représentait pour le débat, la conclusion acquise de haute lutte, conférait à cette dernière une certaine légitimité, quand bien même celle-ci demeurât provisoire. Aussi, parmi ces délibérations houleuses portant sur des points épineux du dogme, la transsubstantiation en particulier n’engageait-elle pas seulement la crédibilité de l’Eglise, mais aussi le goût du fidèle. En effet, le communiant ne devait-il pas, l’hostie en bouche, ressentir la saveur de la chair sacrifiée de son rédempteur. Les conciles donc établissant les fondements de la foi, se satisfaisaient bien évidemment de vérités provisoires, tant la sophistication des contenus à faire accepter aux pratiquants insultaient l’intelligence. L’intention impositive donc laissant «en creux» l’objet direct de la foi, libère le champ à l’herméneutique. Voilà qui rend d’autant plus admirable l’ingénieuse démarche de l’Eglise.
Au reste, la discussion close, les arguments dûment confrontés, on ne se quitte pas pour autant bon amis ; la controverse suspendue sera remise sur le tapis par la «disputatio» suivante, avec pour perspective une prise de bec démultipliée. Rien de définitif à cet égard n’a réellement émergé quant au statut de la Sainte Trinité qui jusqu’aujourd’hui encore reste entachée du soupçon qui frappe toute construction intellectuelle un tant soit peu élaborée.
Il faut préciser toutefois, qu’au bout d’un certain nombre de rencontres, si après moult palabres et réquisitoires à l’avenant, les admirables thèses en présence n’ont pas pu dégager de réel compromis,ceux qui
les soutiennent se séparent et fondent chacun de leur côté des églises concurrentes et autonomes.
De pareilles controverses, d’autres plus farouches encore, portent l’anathème sur l’image. Depuis le Concile de Nicée elles continuent, maintenant plus que jamais, à opposer adversaires des images, les iconoclastes et leurs partisans, les iconolâtres. Ces plaies peinent encore à se cicatriser, et voilà qu’on nous apprend que l’œuvre d’art est à présent immatérielle, qu’elle a quitté son statut ancien d’objet sans qu’une discussion un peu sérieuse ne vienne confirmer ces affirmations.
Devant le fait accompli, faut-il capituler ou exiger qu’on rouvre le dossier?
On peut remarquer d’emblée qu’il y a là deux poids et deux mesures. D’une part l’Eglise, un des plus grands pouvoirs, à la fois spirituel et temporel, sacrifie toujours à la pratique séculaire du concile ; au risque de compromettre certains points du dogme en se coupant l’herbe sous les pieds. D’autre part l’art, qui ne relève à priori d’aucune instance officielle, garde le silence, préférant s’en remettre en matière de conception à d'obscurs opérateurs officiant dans quelque commissariat établis au large des places financières. Sans doute y dispose-t-on de la ressource précieuse que constitue la philosophie, notamment analytique. On devine que cette dernière ne rechigne jamais.
A propos de l’art, il faut toutefois faire état de quelques supputations malveillantes qui en font le domaine usufruitier des propriétaires, puisque ces derniers non seulement le collectionnent, mais en font également un usage intellectuel, propre à servir leurs intérêts. Autant que nous le sachions, aucune docte assemblée ne s’est penchée sur les fondements d’un tel bouleversement. Nul colloque ou concile n’a eu l’occasion de débattre la question de l’immatérialité de l’art. Faut-il en conclure pour autant qu’en termes de vérités provisoires, le domaine artistique déserte la controverse, qu’on élude là où tant de sophistication des contenus à faire avaler aux pratiquants, insulte au moins autant l’intelligence que lorsque l’Eglise légifère sur la transsubstantiation. Ce n’est certes pas encore le moment d’argumenter à propos de l’immatérialité, nous y reviendrons, mais interrogeons nous cependant sur une stratégie de l’esquive propre à l’art. Ici semble-t-il, on préfère mettre en avant un impératif catégorique imposé par un marché dont on sait l'estime dans laquelle il tient la culture. Le hasard n’a pas sa place ici, puisqu’il s’agit en l’occurrence d’encercler la création. Les propriétaires bien évidemment nous travaillent, parce qu’il nous fournissent les idées.
Nos maîtres qui pour leur part ont décidé de rendre leur monde meilleur, ont depuis peu lâché la bride aux commissariats qu’ils ont remplis d’assistants serviles. Mais pareille opération, s’accomplit-elle avec la complicité active des artistes ?
dans nos déplacements. Or l'accès à ces lointains ne nous est pas interdit. L'endroit nous dépasse certes, mais la distance qui nous en sépare, sans que nous le réalisions vraiment structure malgré nous la profondeur qui nous relie aux choses. En réalité à défaut de situer le point de vue, nous faisons de ces lointains des proches qui nous font penser ; nos proches. Ceux-ci engagent le cadre dans lequel nous tenons les choses pour vraies. Aussi est-ce au large de cette couture, là où nos proches s'articulent avec nos lointains qu'il convient-il d'établir un lieu de pensée.
Parmi la profusion de lignes de fuite qui nous assaillent pourtant il en est une qui nous conduit plus que les autres vers la perception du vrai. Il se trouve qu'elle emprunte à la fois le masque de la colère et celui de la parodie. Voilà pourquoi les textes qui suivent apparaîtront polémiques aux yeux de certains. Ils auront raison, car pas plus qu'au temps des grandes polémiques autour de l'incarnation ou de la virginité de la Vierge, les choses ne sont réellement établies. Les consensus autour de nos conceptions artistiques par exemple méritent des disputationes (1) au moins aussi violente que celles des conciles du Haut Moyen-Age...