Ma part du saccage n’est pas un essai, qu’il fût littéraire ou philosophique ; il n’en a ni la forme ni la structure. Pas plus qu’un roman, même si la narration y est toujours à l’œuvre. C’est l’écrit d’un artiste qui construit un viaduc suspendu aux confins d’un vide chaotique, qui compose le plan perceptif sur lequel son travail est possible. Plan qui est loin d’être antérieur à son travail d’artiste, logiquement ou temporellement ; il y participe pleinement, entièrement, dans le même mouvement, au risque toujours de sombrer dans son chaos incubateur. Sans doute est-ce là le pari de l’auteur. Il le tente avec force intelligence pratique, avec force mêtis, face au danger toujours présent de son entreprise. C’est en ce sens qu’il ne participe pas de la profusion des écrits esthétiques, remugles éventés de la discipline dite « philosophie esthétique ».

Il faut remarquer que s’enquérir de la possibilité de son travail n’est pas un fantasme fortuit ; quoiqu’il fût, comme chacun, contemporain, il demeure peintre. Peintre qui « tire des traits chaotiques », adossé à son histoire de l’art tragiquement assassinée. C’est pourquoi il en reconvoque les figures majestueuses, ses figures majestueuses, ses spectres. Il en fait renaître les cadavres, en recompose les membres récemment déchirés ; il en fait ses morts de cœur. Qu’on ne s’y trompe, il ne s’agit point de commémoration nostalgique, mais de fables structurales. Certes, ce livre est un monument funéraire, mais il ne se prête pas à la nostalgie comprise comme une prison sans temps, dont les portes seraient à jamais scellées, fermées à l’avenir, laissant les événements nouveaux s’arc-bouter de leur propre chef. Si malgré tout il en est, elle se présente comme la « vraie nostalgie » de Goethe, celle qui se fond dans un « éternellement nouveau formé des éléments élargis du passé ».

Ma part du saccage réfléchit et fonde la structure de cette dynamique, par-delà le présent déni de ce que fut l’art maintenant que l’on arpente, au dire de tous, l’au-delà de sa mort. Maintenant que l’art sans tête prend pour tâche la déconstruction de celui qui, en d’autres temps, crut à son universalité ; et ce en termes plastiques. D’autant que c’est de façon fruste qu’il les synthétise en les discernant, les différentes appréhensions de l’art véritable à travers les âges. L’auteur se bat contre ce coup de force d’une violence inouïe, de l’institution de la mort de l’art à la croyance de sa déconstructibilité plastique qui en mime l’accomplissement ; comme si la chouette de minerve s’élevant, superbe, au crépuscule de l’art n’était rien d’autre que l’art lui-même. Ineptie sans précédent, alors qu’il n’y a de chouette que du discours du concept interrogateur, et non de la poiêsis laborieuse. S’il n’a plus de tête, cet art marche sur son cou décapité, se laissant aller aux dérives de la métaplastique. Monochromes profonds, dégradés où sont fixées les marges de la matière non moins pigmentée ; elle se diffère malaxée de n’avoir pour référent que la relativité absolue des paradigmes historiques de l’art. O art plastique destructeur, que ne souffres-tu d’être le chirurgien de ta propre chair par la chair ? Violence supplémentaire ; on considère là que la matière de l’art s’épuise en son médium. D’où la dérive de ceux qui ne seront pas même historiens déchus, qui exposent quelque médium dénué de mise en forme, espérant qu’il fera sens miraculeusement.

Au contraire, l’auteur fait un édifice de sens. Sa matière n’est pas son medium, quand bien même il serait d’une importance sans conteste, puisque c’est à travers sa luminescence que s’y ribambellent ses créatures, le résultat de son travail. Le medium peut être tableau ou livre, mais sa matière demeure celle de son plan perceptif ; aménagements qui surgissent de son immanence chaotique ; immanence chaotique dans laquelle est également présent le désastre absolu de l’art présent, tout comme celui du monde dans lequel il est possible. Il ne faut pas pour autant penser que l’auteur est un rustre égoïste qui expose ses émotions ou sentiments pour « la consommation immédiate de son cœur », selon les mots de Flaubert. Il construit bien plutôt un paysage à partir du chaos où il n’est pas seul. Sa luminescence ne saurait éclairer ses panoramas sans son ombre. Son ombre est d’abord la sienne, mais également l’ombre possible de tout un chacun. Elle est l’événement de sa poursuite comme elle poursuivrait tout un chacun. C’est elle qui permet à l’auteur ses percepts, jusqu’à le dérouter, laissant planer la possibilité de la folie sur ses épaules. Aussi, pour pouvoir continuer, parlemente-t-il avec ses spectres, ces artistes illustres qui sont autant de remparts à la chute infernale. C’est pourquoi Ma part du saccage, malgré le possessif intrinsèque à son intitulé, n’est pas l’œuvre d’un homme singulier, mais avant tout celle de son ombre et celle de ses alliés de lumière, les spectres.


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